5 mars 2021 | Ateliers

Où il est question d’Autrice et d’écrire avec un ‘e’

Avec cet article, je me lance dans une drôle d’aventure. Je voulais vous présenter l’atelier Écrire avec un ‘e’ du mois de mars, et je ne pouvais pas le faire sans un petit point historique & convictions.

L’atelier Écrire avec un ‘e’

 Commençons par cet atelier et surtout par ce qu’il n’est pas :

  • un cours d’écriture inclusive,
  • un atelier réservé aux femmes.

À l’inverse, il est possible qu’il soit : un atelier féministe, un atelier lié à La disparition de Georges Perec, un atelier d’exploration, un atelier autour du corps et de la société. Ceci dit, ce thème me titillait depuis un moment. Bien avant notre remise en question de la société patriarcale et de son écriture actuelle, bien avant de réfléchir à un point médian, il faut bien reconnaître qu’on a tous et toutes entendu de drôles de phrases : le masculin l’emporte sur le féminin, Madame LE ministre, journée de la bonne femme et j’en passe…

Comment ça nous a construit ? Comment ça a construit notre rapport aux mots ? Et notre relation à l’écrit ? Ce sont ces liens que j’ai envie d’explorer avec vous en atelier. En imaginant de nouvelles situations, en construisant d’autres mondes, en écrivant à la place d’autres.

Comme d’habitude, les propositions d’écriture créative détourneront la langue française, ses règles, sa grammaire, pour nous l’approprier, pour jouer, pour expérimenter. Sans a priori, sans limites, sans obligation de production. 

Les dates des ateliers d’écriture en mars

RDV pour trois éditions en ligne :
ce jeudi 11 mars de 10h à 12h,
lundi 22 mars de 19h à 21h,
lundi 17 mai de 20h30 à 22h30.

À ce jour, il reste quelques places, les inscriptions se font ici.

 

 

8 mars par Garage DeloffreMerci Garage Deloffre pour cette illustration parfaite.

Lancée dans ce sujet, je me suis dit que c’était l’occasion parfaite de vous raconter l’histoire du mot Autrice. Ce mot qui nous chatouille-ravit de plus en plus les oreilles. Ce mot que vous m’entendrez assumer en atelier. 

Pourquoi dire Autrice ? Et auteure alors ? Ou écrivaine ?

Avant tout, je voulais vous dire que c’est récent pour moi aussi. Quand je travaillais dans une maison d’édition, quand je réfléchissais à peine à mon féminisme, ça m’embêtait de faire une phrase avec “les deux auteurs sont disponibles en dédicace à telle date” quand il s’agissait d’une scénariste et d’une dessinatrice, mais je n’allais pas beaucoup plus loin. Au fur et à mesure, j’ai osé des “les deux auteures”, c’était pratique, je ne le disais pas, mais ça se voyait un peu à l’écrit. Par contre, Autrice, erk ça sonne bizarre. Et un jour, je suis tombée – ou j’ai fait la recherche ? – sur une autrice (hehe) qui expliquait pourquoi elle a choisi cette dénomination et ce que j’ai appris m’a définitivement convertie.

Depuis, j’ai lu, cherché, appris, je me suis énervée aussi, il faut le dire, alors je vous ai préparé ce résumé informel des étapes clés. 

Allons-y gaiement sur la première idée reçue : 

Non, autrice n’est pas un néologisme – inventé récemment – par des hystériques poilues (même si je suis pour le droit d’inventer les mots qu’on veut et de porter les poils qui nous arrangent).
Auteure par contre est une drôle de formule, plus courante au Canada, mais pourquoi pas. C’est surtout un mot assez pratique dans son invisibilisation, nous y reviendrons. Je vous glisse mes sources et références à la fin de cet article, promis.

Pardon, je vous ai annoncé les dates clés, les voici :

L’histoire du mot Autrice

partagée par Aurore Evain pour France Culture :

Au Ier siècle du christianisme

”Autrix” est récurrent chez Saint Augustin ou Tertullien.
Il désigne souvent la responsable d’un travail, d’une mise au monde…

Au IVe siècle, le débat commence. 

Les grammairiens veulent légiférer la langue. C’est aussi un enjeu politique contre le christianisme qui admet ce féminin. Le masculin “auctor” finit par gagner la manche. Mais dans l’usage populaire, “autrix” continue d’être employé au Moyen Âge. On le retrouve sous la plume de femmes illustres, ou pour les désigner : Hildegard von Bingen, Hrotsvita de Gandersheim, Guda, Ende…

Son appropriation devient un acte de féminisme. Mais l’histoire littéraire, dominée par les hommes, n’en garde que peu de trace. 

À la Renaissance, l’imprimerie se diffuse, le français devient langue nationale ; “autrice” se répand.

Qu’est-ce qu’on en retient ? Que ce débat, cet enjeu, l’appropriation de ce mot et donc de cette fonction sont profondément anciens. Que ce mot Autrice existe, a existé et… existera. On lui trouve une entrée dans le dictionnaire en 1611 déjà ! Merci d’ailleurs à Lagrange qui l’inscrit dans les registres administratifs de la Comédie française au moment des travaux de Molière. Cette trace nous prouve son existence au sein d’institutions du milieu culturel et littéraire.

Des métiers autorisés aux femmes, des métiers interdits

Là où ça se complique, c’est avec la création de l’Académie française (non mixte, hein, faut pas déconner) et ce cher (non) Guez de Balzac (on te retient, Jean-Louis) qui est pris d’une envie d’interdire Autrice des manuels. On commence à bien se rendre compte que plus que le mot, c’est le métier exercé par une femme qui pose problème à un certain nombre de moustachus.

Éliane Viennot

La révolution française a été l’occasion d’une réforme de la langue supprimant des mots féminins et changeant les règles d’accord. Alors les autrices, les artistes, les femmes posent la question, elles revendiquent leurs activités, leurs livres et leurs titres : autrice et écrivaine, au même niveau qu’actrice (tiens, celui-là à force de l’entendre, il ne nous dérange pas). Le couperet tombe en 1891, un des plus beaux aveux de l’Académie française : “considérant que le métier d’écrivain ne convient pas à une femme, elle en conclut qu’ “écrivaine” n’a pas lieu d’être. Cf Aurore Evain dans l’article de Semeion, repris par Le Monde.

Peut-on prendre le temps de lire, relire, assimiler, profiter de cette phrase ? On touche au cœur du sujet, non ? On rejoint cette sublime opposition “sérieusement, féminiser les noms, y a pas de combat plus important ?”. Eh bien,
a/ ce n’est pas féminiser, puisque le mot existait et qu’il a été interdit. On pourrait plutôt appeler ça “démasculiniser”.
b/ statuer sur quels métiers une femme peut exercer, de quelles activités elle peut vivre, c’est pas un combat important ça ?

On aura beau dire que le mot “auteur” serait neutre, qu’il pourrait signifier à la fois des hommes et des femmes, le fait est qu’on voit plus d’hommes écrire, qu’on étudie des textes d’hommes et que si je vous dis que tel auteur a écrit tel titre, je vous défie de penser à une paire d’ovaires plutôt qu’à une paire de couilles !

Autrice & écrivaine par l'indéprimeuse

Merci l’Indéprimeuse pour ce magnfiique travail.

Du problème de la représentation en littérature

Il y a quelques années, sensible à ce sujet, j’ai remarqué une belle illustration de ce problème. C’était en juin, à la sortie du bac de français. Les journalistes interrogeaient les jeunes bacheliers sur leurs dissertations et sur le corpus. Parmi les extraits, un poème d’Andrée Chédid.
Et là, devant la caméra, le bruit se répandait :
– Tu savais, toi, que Andrée Chédid était une femme ? Tu as fait gaffe au ‘e’ ?
–  Heeeen, j’ai mis “il” partout, merdeee ! 

Et le stress de ces jeunes ! Et les rires des journalistes et des passants !
Voyons, ils ne savent même pas lire un nom, ou pire ils ne la connaissent pas ?

Réfléchissons 2 secondes s’il vous plaît.

La majorité des textes présentés pendant toute l’année et pendant toute leur scolarité aux élèves, collégien·ne·s et lycéen·ne·s sont des textes écrits par des hommes. Donc oui, leur premier réflexe, inconscient, intégré, a été de s’attendre à un texte écrit par un homme.

Est-ce que c’est grave d’avoir écrit “il” en parlant d’Andrée Chédid ? Non.
Est-ce que c’est grave de ne pas s’attendre à lire un texte écrit par une femme au bac de Français ? Oui.

D’ailleurs, à qui la responsabilité ?
Fin de mon exemple.

 

Avant de finir, j’ai envie de partager tel quel cet extrait (toujours france cul.), qui rassemble si bien toutes les idées que j’abordais précédemment :

Quand on ne peut pas être nommé·e dans une fonction, on va aussi avoir beaucoup plus de mal à se sentir légitime dans cette fonction et à aller réclamer une augmentation de salaire, des égalités, etc. C’est toute la question des violences symboliques. Et d’ailleurs les féministes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle ne s’y trompaient pas. Elles ont réclamé le droit de vote, et elles ont réclamé la possibilité d’être nommées au féminin.

Et, on continue aux XXe et XIe de devoir se battre pour ce droit basique. Je ne résiste pas au plaisir de vous montrer l’intelligence de Benoîte Groult interrogée au sujet d’écrivaine à la télévision en 1994. À noter que Laurent Fabius l’avait nommée 10 ans avant à la tête de la “commission de terminologie relative au vocabulaire concernant les activités des femmes“, elle y avait donc déjà – un peu – réfléchi.

 

Bref, qu’est-ce qu’on fait du mot Autrice aujourd’hui ?

Depuis le 28 février 2019, même l’académie française, à la pointe de l’innovation (qui n’est pas constituée de linguistes au passage) a lâché une partie de l’affaire et accepté la “féminisation de métiers et des fonctions” sans statuer sur les différentes options.
Donc ? Faites bien comme vous voulez, utilisez le mot qui vous plaît, utilisez le mot dans lequel vous vous sentez bien et représenté.e. Et surtout, n’attendez pas toujours d’autorisation pour le faire. J’espère que l’histoire de ce mot vous aidera à mieux comprendre les enjeux et mes choix personnels.

Évidemment, on pourrait creuser énormément d’aspects de grammaire, d’accord, de langues, mais pour ce qui est de cet autre vaste sujet de l’écriture inclusive, la suite sera dans un prochain épisode.

Voici déjà les grandes lignes appliquées ici :

  • choisir des mots épicènes – sans genre visible – dès que possible : les élèves plutôt que les écolier·e·s par exemple,
  • le point médian du ·e régulièrement, surtout sachant que mon public est principalement constitué de lectrices,
  • les accords de proximité plutôt que “le masculin l’emporte nianiania”.


Enfin, des lectures que j’ai adoré :

    • tout Benoîte Groult, mais pourquoi pas commencer par Ainsi Soit-elle,
    • Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! d’Éliane Viennot,
    • Histoire d’autrice, de l’époque latine à nos jours, d’Aurore Evain (pdf dispo ici).

 

Et parce que cet article est presque trop sérieux, cet extrait de C’est une pute de Fatal Bazooka pour conclure en beauté.

“Mais tout de suite, on retrouve un message du Ministère du meilleur ami de l’homme
J’ai nommé, le Ministère de la femme
Avec un message 100 pour cent macho, sans guacamole
C’est pour vous les ladies
N’en déplaise aux puristes, la langue française demeure beaucoup trop machiste
Rien n’a changé
Un gars, c’est un jeune mec, et une garce, c’est une pute
Un coureur, c’est un joggeur, et une coureuse, c’est une pute
Un chauffeur, il conduit l’bus, et une chauffeuse, c’est une pute
Un entraîneur, c’est un coach sportif, et une entraîneuse, bah c’est une pute
Un homme à femmes, c’est un séducteur, une femme à hommes, c’est une pute
Un chien, un animal à quatre pattes, une chienne, c’est une pute
Un cochon, c’est un mec sale, une cochonne, c’est une pute
Un salaud, c’est un sale type, une salope, bah c’est une pute
Un allumeur, ça allume le gaz, une allumeuse, c’est une pute
Un masseur, c’est un kiné, une masseuse, c’est une pute
Un maître, un instituteur, une maîtresse, c’est une pute
Un homme facile, c’est un gars sympa, une femme facile, bah c’est une pute
Un calculateur, un matheux, une calculatrice, c’est une pute
Un toxico, c’est un drogué, une toxico, c’est une pute
Un beach, un volley sur la plage, une bitch, c’est une pute
Un Hilton, c’est un hôtel, et Paris Hilton, bah c’est une pute.“

 

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